MODIBO DIARRA: UN REGARD CRITIQUE SUR L'AFRIQUE

L' Afrique décollera si la société civile et les citoyens unissent leurs forces »




Cheikh Modibo Diarra, ancien expert de la Nasa

Au moment où l'Occident croule sous le poids de la crise économique, l'Afrique est le seul continent qui fera un taux de croissance de 5%, selon Cheikh Modibo Diarra, le président de Microsoft-Afrique. Ancien expert de la Nasa, M. Diarra estime que l'Afrique est en train de créer de la richesse, même s'il se désole des maux qui gangrènent le quotidien du continent. Le scientifique africain pense que l'Afrique peut décoller si la Société civile et les citoyens unissent leurs forces. Il se démarque des avis mettant sur le dos des gouvernants les difficultés du continent. Pour lui, le mal de « l'Afrique, c'est la mentalité des citoyens ».

M. le président, une dizaine de pays africains célèbre cette année le cinquantenaire de leur indépendance. Ces Etats répondent-il aujourd'hui à l'Afrique de vos rêves ?

L'Afrique d'aujourd'hui est très loin de l'Afrique de mes rêves. L'Afrique dont je rêve est une Afrique qui est en paix avec elle-même, qui est en paix avec le monde. L'Afrique dont je rêve est une Afrique où chaque citoyen accède à une éducation de qualité, des soins de santé, la sécurité alimentaire. L'Afrique dont je rêve est une Afrique où la limite à ce que peut apporter chaque citoyen dépend de son propre mérite et de l'effort qu'il fournit. Non pas de ses relations. L'Afrique dont je rêve est une Afrique où les gens qui y vivent aujourd'hui sont soucieux de ce qu'ils vont laisser aux gens de demain, en termes d'environnement. Nous gardons notre environnement très jalousement. Je souhaite voir un continent où les citoyens rêvent non seulement de participer au développement continu de leur pays, mais de contribuer aussi aux oeuvres de l'humanité. Je rêve d'une Afrique où les gens sont heureux où il ferait bon vivre. Le continent est très loin de tout ça.
Pourquoi ?
Pour aller de n'importe quel Etat initial à un Etat de rêve, il y a toujours un trajet qui n'est pas facile, qui est dur en termes de travail. Nous sommes sur ce trajet. Ce trajet est indispensable. Tout pays passe par ça.
L'Afrique parcours-t-elle ce trajet ?
Nous ne parcourons pas ce trajet à la vitesse maximale que nous voulons. Nous pouvons aller beaucoup plus vite. D'abord en travaillant. Le développement ne peut pas se faire sans le travail. Si vous regardez l'Afrique d'aujourd'hui, il y a deux choses qui se font. Il y a la solidarité dans le monde international. Mais il y a aussi la dépendance. Et il faut faire une distinction entre ces deux. Les gens qui sont un peu en retard, qui ont besoin d'aide, peuvent bénéficier de la solidarité du reste du monde, mais ces gens n'ont pas le droit de ne s'appuyer que sur cette solidarité. Parce qu'en ce moment, ça ne devient plus de la solidarité, mais de la dépendance. Ça devient une situation d'assistanat chronique. Cela retarde et démobilise le continent. Cette situation empêche également à l'Afrique d'avancer très vite.


Voulez-vous dire qu'il y a un manque d'ambitions dans le continent ?

Vous, en tant qu'individu, quand vous vous levez le matin, vous avez le challenge de la journée. Mais votre premier raisonnement quand vous avez ce challenge c'est d'abord de dire comment je vais le résoudre. Vous vous appuyez sur vos propres moyens et aptitudes. C'est seulement lorsque vous avez mis vos moyens et aptitudes en marche que vous vous rabattez du côté de la solidarité pour combler le petit écart qui reste. Vous pouvez demander des conseils à un ami ou un frère. Et votre challenge est résolu. Mais imaginez-vous dans un Etat où dès que vous vous réveillez, avant de penser à qu'est-ce que je peux faire moi-même pour diminuer ce challenge ou le résoudre, la première chose que vous pensez, c'est un ami ou un frère. Et vous ne vous posez même plus la question de savoir ce que je peux faire moi-même pour mon challenge. C'est ça le danger qui nous guette en Afrique.

Vous indexez les dirigeants du continent ?

Ce ne sont pas les dirigeants. C'est vous et moi. C'est nous qui devons prendre en main notre destin. C'est quand nous ne pouvons pas prendre en main notre destin que nous forçons nos dirigeants à aller demander à d'autres. Si vous et moi, nous nous levons tous les matins et allons travailler, nous créons de la richesse. Nos dirigeants n'auront pas besoin d'aller quémander. Il faut que nous puissions analyser les choses et placer les responsabilités là où ils sont. Je ne dis pas que les gouvernants n'ont pas leurs parts de responsabilité, mais le mal de l'Afrique aujourd'hui, c'est la mentalité des citoyens. Il faut que nous changions d'approche. Si nous faisons çà, nos leaders vont changer aussi leur façon de satisfaire nos demandes.
Comment changer de mentalités, si on sait que les intellectuels semblent fuir le continent ?
Ce sont des histoires. Je parcours le continent. Je suis revenu dans le continent.

Vous êtes peut-être une exception?

Je ne suis pas une exception. Il y a des tas de gens qui reviennent sur le continent. J'en connais plein à Bamako et ailleurs. J'ai des jeunes qui ont étudié en Europe ou aux Etats-Unis et qui reviennent. Et très péniblement, ils sont en train de se battre tous les jours pour essayer de créer de Petites et moyennes entreprises, malgré toutes les difficultés. Les gens ne fuient pas le continent. C'est juste des clichés qu'on porte aux intellectuels du continent. Personne ne fuit son pays de toute façon. Quand les gens n'arrivent pas à trouver les ressources dont ils ont besoin pour démarrer quelque chose, ils vont les chercher ailleurs. Et ça c'est de bonne guerre. Il y a des Américains qui viennent ici travailler pour avoir les ressources dont ils ont besoin pour aller chez eux. Pourquoi voulons-nous interdire aux gens d'aller travailler ailleurs ? Le plus important pour nous, ce n'est pas d'aller et revenir. Le plus important c'est quand on part et on crée de la richesse et s'enrichit intellectuellement, qu'on revienne à la maison. Rester sur place n'est pas le plus important. Personne ne peut rester dans sa famille toute la journée et avoir la capacité de nourrir cette famille. Même en famille, il faut que tu sortes en ville pour échanger tes talents contre de l'argent. De la même façon, les enfants d'un pays doivent commercer avec l'extérieur. Ils doivent aller échanger leurs talents avec d'autres. Le plus important, c'est le patriotisme. C'est le patriotisme qui est fondamental.
Malheureusement, beaucoup de gens regardent des choses qui sont visibles comme la présence physique d'un individu dans un endroit. Ça n'a rien à avoir avec une présence physique. Ça n'a rien à avoir avec une présence morale et sentimentale. Vous pouvez être à dix mille kilomètres de votre famille et penser au bien-être de cette famille. Vous n'avez pas besoin d'être là-bas physiquement. Ne mettez pas l'accent sur le départ des gens. Les Européens vont en Amérique. Les Américains vont en Asie. Les Asiatiques vont en Europe. Quand les gens bougent, c'est pour ramener quelque chose.

L'atteinte de cet objectif relève du patriotisme. Ce n'est pas le fait d'être physiquement présent. Etre géographiquement à un endroit sans contribuer au développement économique de cet endroit ne sert à rien. Il ne faut pas qu'on nous change les équations. A un moment donné, on nous a fait la même chose en parlant de fuite des cerveaux. Ce qui fait que certains Africains disent quand je finis mes études, il faut que je rentre à une période où la connaissance évolue à une vitesse faramineuse. Nous avons nos communautés qui investissent leur argent pour que nous fassions de grandes études en chirurgie et on revient dans nos pays qui, pour le moment, n'ont pas les équipements ou ce qu'il nous faut pour maintenir ce savoir-faire. Au lieu de venir travailler pour son pays et aider les gens et repartir afin de continuer à approfondir ce savoir et à le maintenir de façon à créer les mêmes conditions et les équipements chez nous, pour pouvoir nous poser permanemment, on essaie de nous inciter à venir s'asseoir ici sachant qu'au bout d'un an ou trois ans ce savoir allait être obsolète. Il faut qu'on se méfie de ce genre de slogan. Les gens doivent éviter de parler de fuite des cerveaux. Nous sommes dans un monde globalisé. Pourquoi l'Africain ne doit pas partir, alors que les autres viennent en Afrique ?

Sources : interview réalisée par Babacar Dione, in journal, Le Soleil du 24 Juin 2010




Lundi 28 Juin 2010
Ambroise Tine
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